Un café avec Adina Cartianu : « Maintenant que je m’aime »

Dans le bruissement du Café Le Nemours, je retrouve avec joie la comédienne Adina Cartianu rencontrée sur le plateau de Pauvre Bitos, à l’affiche du Théâtre Hébertot en 2024.

Elle accepte ici de me confier le récit de sa vie faite de ruptures, de combats et d’éclats. De la Roumanie de son enfance à la scène du Théâtre Hébertot, elle dit la douleur, la résilience, la maternité, l’écriture — et cette conquête essentielle : apprendre enfin à s’aimer. Une rencontre lumineuse, à son image.

Pour commencer, Adina, revenons à ton parcours et à tes origines roumaines. Comment ton enfance en Roumanie a‑t‑elle façonné ta sensibilité d’artiste ?

Adina Cartianu : C’est une question uppercut… Il y a tellement de choses. Mon enfance en Roumanie a tout façonné : la pauvreté, l’enfermement, le mensonge permanent, la peur des informateurs, les files d’attente pour un peu de nourriture, les deux heures d’électricité par jour… Tout se vivait dans l’urgence. Et puis il y a eu le divorce de mes parents, et surtout le viol que j’ai subi à dix ans. Cela a détruit la confiance en soi, mais a aussi exacerbé une sensibilité extrême. Heureusement, il y avait l’amour inconditionnel de ma grand‑mère maternelle, qui a protégé mon âme. Oui, tout cela a fait l’artiste que je suis.

Tu as commencé ta formation à Bucarest, puis tu as poursuivi à Paris. Comment ces années t’ont‑elles construite ?

A.C : J’ai été admise au Conservatoire de Bucarest au bout de ma deuxième tentative. C’était extraordinaire : les meilleurs professeurs, les meilleurs metteurs en scène. J’ai ensuite été engagée comme sociétaire dans un théâtre public prestigieux. Mais je me suis sentie bloquée : le pays replongeait dans la corruption, les anciens communistes reprenaient le pouvoir. Je sentais que je devais partir.

Un stage d’été à Marly‑le‑Roi a ravivé mon désir de France. J’y ai travaillé en français, rencontré des metteurs en scène qui m’ont dit : « Si tu veux venir, je te fais travailler. » Et puis il y a eu ma première histoire d’amour qui a pris naissance à Bucarest pour s’achever à Strasbourg… Et à partir de 1998, je suis arrivée en France.

Comment se sont passés tes débuts en France ?

A.C : J’ai galéré. Je ne savais pas comment entrer dans le milieu. Des amies m’ont dit : « Pourquoi tu ne serais pas mannequin ? » — « J’ai 27 ans, je suis trop vieille ! » — « Pourquoi tu ne mentirais pas sur ton âge comme tout le monde » — et ça a marché.

Puis j’ai découvert le cours Florent. J’ai passé les auditions de la classe libre devant Florent et Jean Becker. J’ai été prise. Ces deux années m’ont permis de mettre mes émotions en français. Avant, je n’arrivais pas à jouer dans cette langue.

Je n’ai pas osé passer le Conservatoire de Paris. Je pensais : « J’en ai déjà fait un. » Je n’avais pas compris le tremplin que cela aurait pu être.

Tu as ensuite tourné, puis tu es devenue mère. Comment cela a‑t‑il influencé ton parcours ?

A.C : J’ai eu un rôle dans un film de Philippe Harel, ce qui m’a permis d’avoir un agent. Mais j’ai eu mes enfants, et tout s’est arrêté. J’ai pris du poids — à l’époque, c’était très mal vu — et la maternité m’a reconstruite. Pendant dix ans, je n’ai rien fait. Je me disais : « Je ferai ça plus tard. »

Adina Cartianu - Pauvre Bitos, 2024 - Crédits photo ; Bernard Richebé

Adina Cartianu – Pauvre Bitos, 2024 – Crédits photo : Bernard Richebé

Comment es‑tu revenue au théâtre ?

A.C : J’ai joué un petit rôle dans une pièce écrite par mon ex‑mari. Puis j’ai fait une dépression. Je suis devenue vendeuse, tout en écrivant mon livre — celui qui deviendra mon seul‑en‑scène.

Un ami m’a parlé d’une audition pour Silence, on tourne. J’ai été prise. J’ai joué ce spectacle pendant quatre ans, avec un succès immense.

Puis est venue l’audition pour Marie‑Antoinette au théâtre Hébertot. J’ai été prise. J’étais au septième ciel.

Comment as‑tu vécu cette aventure à Hébertot ?

A.C : Hébertot, c’est un bijou. Un théâtre privé avec une programmation digne d’un théâtre public. J’avais découvert ce lieu en allant voir Le Père de Florian Zeller. J’avais pleuré comme une madeleine.

Arnaud Denis est tombé malade. Thierry Harcourt a repris la mise en scène avec une délicatesse incroyable.

Pendant les répétitions, j’ai appris ma récidive. Je me suis sentie punie. J’ai proposé à Clara Huet, l’assistante de Thierry, de reprendre mon rôle. Elle l’a fait avec grâce. Le spectacle a continué.

En mars 2024, j’ai réintégré la troupe. Je faisais ma chimio le lundi, et je jouais dès le mardi. Faire mon métier m’a sauvée.

Parle‑moi à présent de ton projet Les Femmes de l’Est. Qu’est‑ce qui t’a poussée à leur donner la parole ?

A.C : C’est venu sur un coup de tête. Une fois enregistré, j’ai su que je voulais que ça existe. Chaque femme de l’Est dont je parle, je me retrouve en elle — dans sa douleur, dans son histoire.

Veronica Micle, par exemple : mariée, deux filles, amoureuse d’un autre homme. Exactement ce que j’ai vécu.

J’ai besoin de parler de ces femmes, de ma langue, de ma culture. Les réseaux sociaux me permettent aujourd’hui de partager cela avec mes amis et ma famille en Roumanie.

Je veux parler de femmes qui ont illuminé la vie : autrices, sportives, scientifiques. Nadia Comăneci, par exemple.

Tu parles souvent de romantisme. Quel rôle joue‑t‑il dans ta vie ?

A.C : Je suis très romantique. Je ne peux pas m’en défaire. J’ai grandi dans une société où le romantisme était mis en avant — parfois pour nous mettre des œillères. Chaque qualité est aussi un défaut. Tout est ambivalent.

Ton roman s’intitule Maintenant que je m’aime. Comment ce titre t’est‑il venu ?

A.C : Il vient d’une phrase que j’ai dite à l’homme que j’aime. Le titre initial était Maintenant que je t’aime. Puis j’ai compris qu’il fallait parler de soi, de l’amour de soi, de la transformation.

Ce livre est une réparation, une libération, une transmission — pour mes enfants, pour les autres, pour la France, ce pays où je vis. Je parle de cancer, d’amour, de culpabilité, de mes enfants, de la gratitude.

J’ai appris que j’adore écrire. Et qu’il existe une nouvelle Adina après l’écriture.

Qu’as‑tu découvert dans l’acte d’écrire ?

A.C : Une libération hallucinante. C’est comme monter au ciel. Comme être choisie. Et quand les gens lisent, ça ne t’appartient plus. C’est une chance immense.

Quelles sont les rencontres les plus importantes de ton parcours ?

A.C : Ma professeure de théâtre à Bucarest, Sandra Manu. La metteuse en scène Cătălina Buzoianu. Maia Morgenstern. Les réalisateurs Nae Caranfil et Cristian Mungiu. Le metteur en scène Silviu Purcărete. En France : Philippe Harel, Patrick Haudecœur, les artistes de Pauvre Bitos. Et Francis Lombrail, une rencontre déterminante.

Y a‑t‑il une citation ou un vers qui t’accompagne ?

A.C : Oui, en anglais : “My heart with pleasure fills, and dances with the daffodils.” Elle me procure plein de joie.

Pour tout connaître de l’actualité d’Adina Cartianu : 

Instagram : https://www.instagram.com/adinacartianu/
Facebook : https://www.facebook.com/adina.cartianu

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