Rencontre avec Caroline Rainette

Passionnée de théâtre, de peinture et de musique, Caroline Rainette, comme Jean Cocteau a qui elle rend hommage en ce moment sur la scène du Guichet Montparnasse, croit en l’importance et la magie de l’art total. Metteure en scène et comédienne de L’Aigle à deux têtes, elle reprend le rôle mythique de la reine, créé par Edwige Feuillère face à Jean Marais, au théâtre comme au cinéma. Rencontre.

Tout d’abord, parlez-nous un peu de votre parcours.

Je suis originaire de Chartres. Après mon bac en 1998, je me suis inscrite le même jour à la fac et à un cours de théâtre, appellé « La Machine Infernale », dirigé par une ancienne élève de Jean-Laurent Cochet. A cette époque, j’ai travaillé notamment une scène de l’Aigle à deux têtes où je jouais Edith de Berg dans la première scène de l’Acte I. Je suis tombée immédiatement amoureuse de cette pièce, c’était une vraie rencontre pour moi.

D’abord parce que c’est une pièce d’amour mais aussi parce que l’écriture psychologique y est très riche : les personnages ne sont ni noirs, ni blancs mais gris, chacun a sa part d’ombre. Il y a aussi cet aspect politique intemporel qui m’intrigue tant. Selon Cochet, cette pièce est immontable. Il m’a fallut dix ans pour la monter !

Comment s’est passée la mise en scène de cette pièce « immontable » ?…

Au départ, ce n’était pas moi qui devait la mettre en scène. La création a été très compliquée parce que l’équipe a changé deux mois avant de la jouer. Ne restaient alors au casting que les interprètes de Stanislas et du comte de Foehn. J’avais une vision très claire de la pièce. Je m’étais appuyée sur une thèse sur Cocteau et sur certains passages de La Difficulté d’Etre de Cocteau qui développait notamment le thème de l’insolence de la jeunesse.

Le film de Jean Cocteau vous a-t’-il été utile ?

Non, pas vraiment. Il m’a aidé sur des petits détails bien sûr, des accessoires, etc. Ce qui est amusant, c’est que j’avais fait la coupe du texte avant de voir le film et je me suis aperçue par la suite que c’était quasi la même que celle de Cocteau pour le film !

Le plus compliqué à mettre en scène pour moi, fût la scène entre la reine et le comte de Foehn : les personnages y sont tellement ambigus qu’il faut trouver la juste articulation. Le comte de Foehn est un personnage qui défend l’Etat. Il dégage une autorité toute politique, face à la Reine qui représente le pouvoir dans son intemporalité.

Comment avez-vous dirigé vos comédiens ?

Je leur ai donné des indications très précises. Certains des comédiens dans le premier acte sont des débutants, aussi je leur ai donné plusieurs indications sur le rythme, le travail sur les mots, la musicalité qui s’en dégage. Pour le travail sur le personnage de Stanislas, je me suis appuyée sur mes lectures de Cocteau.

On est frappé justement dans la pièce par sa très forte musicalité, comment l’avez-vous envisagée ?

C’est peut-être parce que depuis que je suis enfant, je suis passionnée par la musique. Il m’a semblé qu’il fallait diriger les comédiens comme un chef d’orchestre, chaque comédien devant jouer sa note. C’est la magie du théâtre quand tous les comédiens jouent leur note dans l’harmonie. C’est aussi une question de rythme à trouver. Ce qui n’était pas facile même lors des premières représentations !

Vous incarnez sur scène la Reine. Est-ce que le jeu d’Edwige Feuillère ne vous a pas influencé ?

En fait, le rythme et la musicalité du texte font qu’on ne peut le jouer autrement. Ce personnage, c’est une partition qui ne se joue que sur une seule note.

Le personnage de Stanislas me semble plus tourmenté et passif dans votre adaptation.

Stanislas, c’est le personnage du jeune héros romantique qui se retrouve un jour catapulté dans la cour et ses intrigues. Il est alors complètement perdu, tiraillé par son amour. Un peu comme Hamlet.

Sa seule action finalement sera de se suicider. Si le personnage est fragile, je ne voulais cependant pas qu’on ait pitié de lui. C’est un personnage qui perd pied et dont le choix politique qu’il prend est celui de la mort.

Parlez-nous du décor, des accessoires qui viennent parfaitement servir l’univers de la pièce et de Cocteau.

Nous avons travaillé avec les élèves du Lycée Marie Laurencin pour la conception des costumes. Ce fut un partenariat très suivi. Ils nous faisaient plusieurs propositions que nous avons affinées.

Avec l’école Boulle, ce sont des élèves de seconde qui ont réalisé les meubles. Nous les avons également impliqués en jouant des répétitions au sein de leur école. Ils sont également venus voir la pièce au théâtre. Ils ont vu le film avec leur prof de français et s’en sont inspirés pour les meubles.

J’ai moi-même peint les panneaux que vous voyez dans les décors. Je voulais rester dans l’univers de Cocteau tout en le modernisant, dans cette salle plus petite.

Justement la taille de cette salle permet une étrange proximité avec le public…

En effet. Je fais jouer le plus souvent mes comédiens près du public pour qu’ils fassent abstraction de celui-ci. C’est en jouant au fond de la scène que l’on voit véritablement le public. Ce qui est plus dérangeant c’est quand on connaît le public en question. Mais c’est un bon exercice de concentration. Et je me dis que ce cadre très intimiste est justement très proche de celui de Cocteau et permet de mieux voir toutes les failles du personnage et de souffrir avec eux.

Quelle place a le théâtre dans votre vie ?

Une place très importante même si j’ai arrêté le théâtre pendant quatre ans. Après mes études de droit et d’Histoire de l’Art, j’ai joué dans plusieurs compagnies tout en poursuivant un second job, dans la production audiovisuelle. Je fais du théâtre par passion et j’aime cette liberté de monter des projets qui m’intéressent., travailler sur des grands textes de la littérature. Je ne voulais pas vivre en intermittente, tourner dans des pubs, etc. Mais je me suis aperçue que nous vivions une époque où il fallait créer soi-même sa propre opportunité. L’auto-production règne en maître à Paris. Cela nuit souvent à la qualité artistique tant n’importe qui peut s’improviser artiste. Les grands théâtres ne font appel qu’aux têtes d’affiches et fonctionnent en vases clos.

Bref, pour jouer L’Aigle à deux Têtes, j’ai monté ma propre compagnie avec laquelle j’espère créer plein d’autres pièces. Ce ne sont pas les idées qui manquent.

Que souhaiter à votre Aigle ?

Il nous reste un mois sur scène pour le jouer, bref, que le public vienne le découvrir en nombre au théâtre du Guichet Montparnasse, rue du Maine et non loin de la rue de la Gaîté. On espère aussi trouver un théâtre pour la rentrée et célébrer dignement les 50 ans de la mort de Jean Cocteau dont on parle plus au Luxembourg qu’en France ! Et pourquoi pas jouer la pièce à Avignon en 2014. Un théâtre semble déjà intéressé…

L’Aigle à Deux Têtes

Mise en scène de Caroline Rainette

Avec Caroline Rainette, Sébastien Poulain, Bruno Aumand, Cécile Rittweger, Saâdia Courtillat, Nicolas Hannetel, Daniel Schröpfer

Théâtre Le Guichet Montparnasse

15 rue du Maine

75014 Paris

Du mercredi au samedi à 20h30 – Du 13 mars au 11 mai.

Res: 01 43 27 88 61

Découvrez aussi le site de la compagnie: http://perso.numericable.fr/etincellecompagnie/

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