Valentin Morel, l’oiseau sur la branche
Nous avons rendez-vous dans un café de la gare Saint-Lazare. Mais trop de bruit nous poussent à migrer. Quelques centaines de mètres plus tard, nous voici dans le calme d’une petite place ombragée du IXème arrondissement pleine de charme.
Valentin Morel, 37 ans, parle de lui comme d’« un oiseau qui vole de branche en branche », et c’est peut‑être la plus juste des images pour le saisir : un artiste qui avance par bonds, par rencontres, par élans, sans jamais prétendre tracer une trajectoire rectiligne. Chez lui, le chemin compte plus que l’arrivée, et l’intuition plus que le plan.
Dans une famille où l’art n’est pas un horizon mais un quotidien — un père comédien, une mère artiste peintre — il grandit dans l’idée que « la normalité, c’est d’avoir un métier artistique ». Non pas par héritage, mais par infusion naturelle. Pourtant, longtemps, il s’est tenu à distance de la discipline qui structure la vie de son père.
A bien y regarder, ton parcours professionnel est tout sauf linéaire. Comment le vois-tu de l’intérieur ?
Valentin Morel : Honnêtement, je ne crois pas avoir un “parcours” au sens classique du terme. Je n’ai jamais eu de plan, jamais imaginé une trajectoire.
Je me suis toujours senti incapable de faire un métier normal. Je ne sais pas travailler dans un bureau, ni aller au même endroit tous les jours. Donc forcément, ça m’a poussé vers des chemins un peu différents.
Et puis j’ai grandi avec un père comédien et une mère peintre, alors pour moi, la normalité, c’était l’art. Longtemps, je n’ai pas fichu grand-chose…
Mais depuis que ma mère est partie (en février 2025, ndlr), quelque chose a changé : je travaille tous les jours, j’ai une énergie que je n’avais pas avant. Et surtout, j’ai arrêté de douter.
Aujourd’hui, je dis oui aux choses, et je vois où ça me mène. C’est comme ça que je suis passé du cinéma au scénario, des tournages à la scène, de la technique à la mise en scène. Je me sens un peu comme un oiseau qui vole de branche en branche. Chaque projet en amène un autre, souvent inattendu. Et finalement, ça me va très bien.
C’est comme ça que tu te retrouves en ce moment à danser pour Karine Saporta (spectacle consacré à Valentine de Saint-Point) ?
V. M : Oui, c’est un quelque chose que je n’aurais jamais imaginé faire. Si Karine m’avait proposé cela il y a quatre ans, j’aurais dit non tout de suite, en me disant que ça n’avait aucun sens. Et puis là, j’ai décidé que je devais arrêter de douter, arrêter de me poser mille questions. Donc j’ai dit oui. Elle m’a pris comme comédien, ce que je n’avais jamais fait.
Au début, j’étais vraiment plongé dans l’inconnu, presque en retrait, et puis petit à petit, j’ai mordu au truc. Aujourd’hui, je suis content quand j’y vais. Et ce que j’aime, c’est que c’est elle qui me dit si cela marche ou pas. Je ne me juge pas, je fais, j’essaie, j’apprends.
« Bacri, c’est quelqu’un qui m’a marqué humainement, profondément. Une rencontre qui reste, qui continue de m’accompagner. »
Ton parcours passe par le cinéma, l’écriture, le théâtre… Comment tout ça s’est enchaîné ?
V. M : Par hasard. École de ciné, courts-métrages… un tournage un peu catastrophique avec Anne Fontaine (Rires). Puis un autre tournage, “Fais pas ci, fais pas ça”, où l’équipe était géniale. Je suis devenu pote avec Michel Leclerc, qui le réalisait, parce que je le ramenais en voiture tous les jours. Et un jour, il m’a proposé d’être le chauffeur de Jean-Pierre Bacri dans son prochain film. Qui aurait dit non ?
Ça t’a marqué, cette rencontre, j’imagine…
V. M : Oui. Jean‑Pierre… c’était la perfection. Un souvenir qui reste très fort pour moi. Je me suis retrouvé avec quelqu’un qui était l’exact opposé de l’image qu’on peut avoir de lui. Il était drôle, tendre, incroyablement attentif. On passait deux heures par jour ensemble dans la voiture, matin et soir, et ces trajets sont devenus une sorte de parenthèse… presque un apprentissage.
Il me parlait, il m’écoutait, il me considérait. Après avoir conduit Bacri, je ne pouvais plus supporter les comédiens qui se la racontent ou qui te parlent mal.
J’avais connu le top du top, vraiment. Et ça m’a donné une forme de confiance que je n’avais pas : je me suis dit que je n’étais peut‑être “pas trop nul”. (Rires). C’est quelqu’un qui m’a marqué humainement, profondément. Une rencontre qui reste, qui continue de m’accompagner.
Et puis il y a eu le « dictionnaire » en 2022 avec ton père, suivi d’une tournée.
V. M : Ça a été un vrai tournant. À l’époque, j’étais un peu déprimé par les tournages, par la hiérarchie, par les comédiens qui te parlent mal… et c’est mon père qui m’a dit : “Viens, on fait un projet ensemble.” On ne savait même pas encore que ça s’appellerait L’inutile.
On s’est juste mis à écrire, à chercher des idées, à rire aussi. Et ça m’a fait un bien fou. Travailler avec lui, c’était retrouver quelque chose qu’on avait peut‑être un peu perdu : une complicité, une confiance. Lui, croyait en moi, et cela m’a donné confiance en moi.
Quand le livre est sorti, on a commencé à faire des lectures. La première, à La Roche‑sur‑Yon, j’étais nul, je lisais mal, j’étais tétanisé. Mais mon père avait confiance, alors j’ai continué. Et petit à petit, on en a fait une cinquantaine.
Ce dictionnaire, c’est ça : un projet qui nous a rapprochés, qui m’a permis de trouver ma place, et qui a ouvert tout le reste.
« Monter sur scène, par exemple… je le fais surtout pour vivre des moments avec mon père. On n’est pas éternels. »
Ce que je ressens surtout te concernant, c’est que tu travailles beaucoup sur la question de l’intime, peut-être inconsciemment d’ailleurs…
V. M : C’est vrai. Le texte sur ma mère (« La Renarde »), est ce dont je suis le plus fier. Et même dans le dictionnaire, le texte sur mon chien… c’est le seul à la première personne. J’ai compris que c’est là que je suis le plus juste.
Tu écris sans te soucier du regard des autres.
V. M : Totalement. J’ai arrêté de lire les commentaires. Je fais les choses pour des raisons intimes, pas pour être vu. Monter sur scène, par exemple… je le fais surtout pour vivre des trucs avec mon père. On n’est pas éternels.
Aujourd’hui, tu mets en scène plusieurs projets.
V. M : Oui. Le spectacle de Clémence Rochefort qui va se jouer cet été à Avignon (20h50 – Théâtre au Coin de la Lune). Prochainement les seuls en scène de Michel Leclerc (Joyeux bordel) et de Pierre Benezit (Personne en scène), dans des registres totalement différents. La danse avec Karine Saporta. Et une exposition autour du travail de ma mère, où je vais me mettre à la gravure… alors que je n’ai jamais gravé de ma vie. Mais je dis oui !
Comment s’est passée ta collaboration avec Clémence Rochefort ?
V. M : Ma collaboration avec Clémence s’est faite de manière très naturelle. On s’était rencontrés en 2021 à un festival du livre, et quand elle a perdu son premier metteur en scène, elle a appelé mon père qui lui a dit : « Demande à mon fils, ça va aller très bien. »
Dès que j’ai lu son texte, j’ai senti une résonance immédiate : elle parle de son père, de sa mère, de l’enfance… des thèmes qui me touchent profondément. Elle est arrivée avec beaucoup de vidéos, beaucoup de matière, et mon premier réflexe a été de simplifier : enlever, épurer, revenir à sa voix.
Je lui ai proposé de ralentir, de marquer les silences, de laisser le texte respirer. Clémence a une fragilité qui est une force, et je voulais que le spectacle la révèle sans la transformer. On a travaillé quatre à cinq mois, avec Manue (Emmanuelle Phelippeau-Viallard) à la lumière et à l’assistanat à la mise en scène, en construisant un univers d’objets d’enfance, d’ombres, de petites évocations. C’est un travail à trois, très doux, très sincère. Et je crois que c’est pour ça que ça fonctionne : parce qu’on a cherché la vérité plutôt que l’effet.
Tu n’as jamais peur ?
V. M : Si, mais j’ai compris que le doute ne sert à rien. Quand je monte sur scène, j’aime bien… mais j’adore en sortir, une fois le travail bien fait. C’est ma petite dose d’adrénaline. Et puis les accidents, les imprévus… c’est souvent ce qu’il y a de plus intéressant.
Tu as l’air de vivre dans une forme de mouvement permanent.
V. M : Oui. Je ne m’ennuie jamais. Je découvre toujours un truc nouveau. Peut‑être qu’en 2028, je partirai faire le tour du monde en vélo. Il faudrait quand même pour cela me mettre au sport… Je n’en sais rien. Je crois que je suis juste… chanceux. (Rires)
Valentin Morel, en quelques dates... 🎬 Cinéma & Télévision 3ème Assistant réalisateur : 2014 — Gemma Bovery (Anne Fontaine) 2015–2016 — Fais pas ci, fais pas ça (France 2) & Collaboration avec Michel Leclerc & Jean‑Pierre Bacri, en tant que chauffeur 📚 Ecriture 2022 — Dictionnaire amoureux de l’inutile, co‑écrit avec François Morel (Plon). 2024 — Dictionnaire amoureux de l’amitié (idem) 2025 — La Renarde (en hommage à sa mère) et qui deviendra le fil narratif de l’exposition 2027. 🎭 Théâtre & Scène 2022 - 2023 — Lectures du Dictionnaire amoureux de l’inutile2022–2023 : En duo avec François Morel. 2025 — Art Mise en scène de François Morel. Assistant à la mise en scène. Avec Olivier Broche, Olivier Saladin, François Morel. 2026 — La Fille de Don Quichotte (Clémence Rochefort) Metteur en scène - Festival d’Avignon 2026. 2026 — Spectacle de Michel Leclerc (En cours : mise en scène) 2026 — Spectacle de Pierre Benezit (co‑écriture et mise en scène) 2026 — Valentine de Point - de Karine Saporta : comédien/danseur. 🖼️ Arts visuels 2027 — Exposition à l’Espace Jacques Villeglé (Saint‑Gratien) inspirée de son texte La Renarde : création de gravures et commissariat autour de l’œuvre de sa mère.