Alfred de Montesquiou : « Passer du journalisme au roman, c’est comme passer de la trottinette à la fusée lunaire »
Pour inaugurer « Un café avec », ma nouvelle série de rencontres culturelles autour d’une tasse brûlante, j’ai retrouvé Alfred de Montesquiou, dans l’atmosphère d’un café où le ballet incessant des serveurs en action et le bruit des tasses qui s’entrechoquent invitent paradoxalement aux confidences.
Romancier, grand reporter et Prix Renaudot Essais 2025, Alfred de Montesquiou (Le Crépuscule des Hommes —Prix Renaudot Essais 2025, ed. Robert Laffont) a accepté ici de revenir sur les coulisses de son métier, de sa liberté narrative… et de ce moment où il s’est senti devenir écrivain, vraiment.
Comment entres-tu en écriture ? Tu as un rituel, un lieu, un moment précis qui te permet de basculer du réel vers la page blanche ?
Alfred de Montesquiou :
J’ai gardé une habitude de reporter, et même de reporter de guerre : je peux écrire partout, tout le temps, y compris dans un véhicule en mouvement ou dans des situations compliquées. À force, j’ai développé une vraie capacité à m’abstraire de l’environnement dès que le sujet m’intéresse.
Aujourd’hui, mes AirPods sont devenus des alliés essentiels. Quand je les mets en mode réduction de bruit, avec FIP en fond sonore, c’est presque pavlovien : j’écris, quoi qu’il arrive. Si j’ai du mal à me concentrer, c’est ma combinaison magique : AirPods + FIP, et je pourrais écrire même en sautant à l’élastique.
Qu’est-ce qui déclenche chez toi l’envie d’un livre ? Par exemple, pour Le Crépuscule des hommes ?
J’ai des milliers d’envies de livres. Le vrai enjeu, c’est d’arbitrer. En ce moment, j’en ai une quinzaine qui pourraient devenir des projets. Je choisis celle qui me semble la plus pertinente, urgente, importante politiquement ou sociologiquement, et qui s’inscrit dans ma chronologie intérieure.
Là, j’écris la biographie d’Ernest Michel parce que c’est la continuité logique de mon précédent livre. Si j’attendais deux ans, j’aurais perdu beaucoup de choses — les réflexions conscientes et inconscientes que j’ai accumulées sur Nuremberg. Aujourd’hui, tout est encore à vif, donc je préfère traiter ce projet-là avant les autres.
On m’a même proposé de réaliser un film de fiction sur Nuremberg, mais j’ai décliné : je préfère que quelqu’un d’autre s’empare de mon livre et en fasse une œuvre plus personnelle, plutôt que de retourner une quatrième fois sur le même sujet après un livre, un documentaire et une BD.
Combien de temps t’a demandé l’écriture du Crépuscule des hommes ? Et qu’est-ce qui t’a le plus transformé dans ce travail ?
Officiellement, 18 mois. En réalité, 30 ans.
Mon intérêt pour les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et la notion de génocide remonte à mes débuts au Darfour en 2004-2005. C’est là que j’ai été confronté pour la première fois à un crime génocidaire. Depuis, je suis de près le travail de la CPI (Cour Pénale Internationale, ndlr) et, par capillarité, les fondements de Nuremberg.
L’enquête journalistique sur Nuremberg m’a pris environ deux ans. La vente du documentaire à Arte m’a offert des moyens considérables par rapport à l’édition : des archivistes à Paris, Tel-Aviv, Washington, et surtout un accès aux archives militaires du NARA. Certaines photos ont littéralement bouleversé mes certitudes. Par exemple, Kessel, longtemps décrit comme farouchement antibolchévique, apparaît sur des clichés bras dessus bras dessous avec Ilya Ehrenbourg, figure intellectuelle proche de Staline. Cela montre une réalité bien plus nuancée.
Ce livre a aussi marqué, pour moi, le moment où j’ai assumé pleinement le passage au roman. Mon éditrice m’a dit : « Considère-le comme un roman ». Même si 99 % du livre est vrai, ce changement mental m’a donné une liberté nouvelle. Je peux le dire sans prétention : je suis né comme romancier avec ce texte. Et quand il a été sélectionné pour le Goncourt, puis récompensé du Renaudot (même en catégorie essai), j’ai presque eu les larmes aux yeux.
Tu viens du journalisme. En quoi cette liberté nouvelle prolonge-t-elle ou transforme-t-elle ta manière de raconter le monde ?
C’est une révolution copernicienne. Le journalisme bute toujours sur un mur : l’intime. S’il entre trop dans l’intime, il invente. La fiction, elle, a le droit de traverser ce mur. Elle peut raconter l’intime et, ce faisant, atteindre une forme d’universalité.
En fiction, l’intime d’un personnage résonne avec le nôtre. On s’affranchit du temps, de la langue, des préjugés. Pour moi, c’est grisant. C’est comme passer de la trottinette à la fusée lunaire. J’adore le journalisme — c’est l’amour de ma vie professionnelle — mais basculer dans le roman, c’est un rêve qui se réalise. Et lorsque, à la radio ou en conférence, on me présente comme « écrivain », j’ai encore un petit syndrome de l’imposteur… mais c’est un vertige délicieux.
Quels sont les auteurs qui t’accompagnent, ceux que tu lis en buvant un expresso, et ceux qui nourrissent ton regard d’écrivain ?
En réalité, je lis toujours pour le travail. Pendant des années, comme beaucoup d’hommes d’un certain âge, j’ai laissé moins de place à la fiction — faute de temps, ou parce qu’on croit qu’elle est « inutile ». On finit par lire surtout des essais, des biographies, des documents.
Quand je travaille sur Nuremberg, je lis tout « Nuremberg » : historiens, témoins, archives, Kessel, Ehrenbourg, etc… Et quand j’écris sur Ernest Michel, je me replonge dans Primo Levi ou dans les témoignages majeurs des camps pour comparer, croiser, comprendre.
Quand je suis en écriture, il m’est presque impossible de lire autre chose : ça crée une cacophonie mentale. Je ne peux pas passer d’un univers à un autre.
Mais la lecture reste un refuge. Aucun chagrin ne résiste à vingt minutes de lecture. J’ai aussi une mémoire très intuitive : je collectionne les anecdotes comme d’autres collectionnent les montres ou les voitures. Sauf que moi, c’est gratuit, ça prend peu de place, et ça peut nourrir un chapitre. (Rires)
Le Crépuscule des Hommes, de Alfred de Montesquiou, ed. Robert Laffont, Prix Renaudot Essai 2025. En librairie.