Un café avec… Clémence Rochefort : Rester fidèle à ce que l’on porte enfant
Nous avions rencontré Clémence Rochefort en 2023, pour son livre dédié à la mémoire de son père, Jean Rochefort, sobrement intitulé « Papa ». La voici de retour avec un premier roman (Le Domino des souffrances*) qui, cette fois, plonge dans la fiction. Un texte sur les fragilités familiales, les héritages silencieux et la façon dont on se construit avec — ou malgré — eux. C’est dans un café chaleureux et élégant, à son image, que nous la retrouvons… en train d’écrire, bien évidemment.
Le Domino des souffrances, c’est l’histoire de…
L’histoire suit trois familles marquées par un drame au sein de leur fratrie. Elle raconte comment les frères et sœurs apprennent à grandir ensemble, en composant avec la fragilité de l’un d’entre eux.
Quelles sont les choses qui ont nourri ce roman dans l’ombre (lectures, conversations, souvenirs, colères, joies) ?
Beaucoup de rencontres, proches ou plus lointaines. J’ai souvent observé des fragilités s’exprimer chez quelqu’un devenu le buvard des émotions de son frère ou de sa sœur. Ce mécanisme invisible, ce domino silencieux, m’a toujours fascinée. Cela résonne d’ailleurs avec notre société actuelle, où tant de personnes s’effondrent, où une partie de la population ne va pas bien.
Quelle phrase d’un ou d’une autre t’accompagne quand tu écris ?
J’aime beaucoup cette phrase de Simone Veil : « C’est à peu près ce que l’on s’était dit quand j’étais petite. » Pour moi, elle signifie : aller au bout de ses envies et de ses rêves. Bien sûr, la vie impose des détours, des aléas, des chemins différents. Mais elle invite à rester fidèle à ce que l’on portait enfant.
L’écriture de ce roman a-t-elle été pour toi un geste de réparation, de transmission, ou autre chose ?
Plutôt un geste de transmission. Toutes les émotions circulent d’une personne à l’autre, et lorsqu’on voit quelqu’un aller mal, on ne peut pas se sentir pleinement bien.
Quels sont tes rituels d’écriture ? (Lieu, heure, musique, silence…)
J’écris surtout très tôt le matin, dans un café. Ça a toujours été ainsi. Trop de silence me bloque : j’ai besoin d’une atmosphère vivante, de voix en arrière-plan — même si je n’entends pas les conversations. Sortir de chez moi me donne un vrai lieu de travail. Sinon, rien n’avance ! (Rires)
La comédienne et la romancière collaborent-elles différemment depuis l’écriture de ce premier roman ?
Oui, totalement. J’essaie désormais de transmettre davantage les émotions et de vivre les choses de manière plus intérieure sur scène.
Éprouves-tu de l’élan, de la curiosité, de l’appréhension pour ton prochain roman ou scénario ?
Oui, mais pour commencer une histoire, il faut un sujet clair. Pour l’instant, je ne vois pas encore lequel. Peut-être un scénario, pourquoi pas. J’ai besoin de laisser reposer les choses avant de repartir sur un nouveau projet.
J’aime quand tu écris : « On grandit avec ses frères et sœurs en quelque sorte. On dépend d’eux toujours. »…
Dans une famille, on partage les mêmes repères, les mêmes parents, et j’ai toujours trouvé cela fascinant. La famille reste un socle, un endroit où l’on est censé être soudé. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont on grandit malgré une fragilité présente quelque part dans la lignée — qu’elle vienne d’un parent, d’un grand-parent, parfois même de quelqu’un qu’on n’a jamais connu, mais dont l’histoire se transmet à travers notre père ou notre mère.
On voit des familles marquées par des traumatismes — comme celles touchées par la déportation — et ces blessures peuvent ressurgir chez des arrière-petits-enfants. Cela m’a toujours impressionnée : cette manière qu’a le passé de se frayer un chemin jusqu’au présent. On ne peut pas vraiment y échapper.
Mais il ne s’agit pas pour autant de se dire : « Je suis immobile, je ne peux pas bouger, je suis prisonnier de mon histoire. » Au contraire : comprendre ce que nous avons vécu — ou ce que nos aïeux ont traversé — nous permet d’avancer davantage.
*Le Domino des souffrances de Clémence Rochefort, éditions du Lys Bleu, 2025. **Papa de Clémence Rochefort (éditions Plon, 2020).