Régis de Martrin-Donos : « Essayer de fixer un peu de beauté »

Six ans déjà que j’ai découvert — et ne cesse d’admirer — le travail de Régis de Martrin-Donos, dramaturge, metteur en scène, scénographe et… peintre. Artiste prolixe et talentueux, ce créateur de 37 ans aux multiples visages cultive l’art de se réinventer.

Cette année, il ouvre le bal à la galerie Artborescence (rue de Penthièvre, Paris VIIIᵉ*) avec une nouvelle exposition consacrée à son récent « Voyage en Italie ». Notre entretien à bâtons rompus commence autour d’une omelette improvisée dans son atelier et s’achève au comptoir d’un café parisien, à deux pas de chez lui.

« Un café avec Régis de Martrin-Donos » à savourer ici, évidemment.

Régis DE MARTRIN-DONOS, "Le Forum romain", Huile sur panneau, H. 33 cm; L. 23 cm

Régis DE MARTRIN-DONOS, « Le Forum romain », Huile sur panneau.

Tu es à la fois auteur, metteur en scène et scénographe… Comment en es‑tu venu à la peinture ?

Régis de Martrin-Donos : Alors, ça fait deux questions. Je vais commencer par la peinture. À 25 ans, j’ai décidé de reprendre des études d’histoire, parce que je sentais que ça me manquait pour mon métier de metteur en scène. L’histoire me semblait la meilleure matière pour contextualiser les œuvres que je voulais monter. Et je pense que ça a été un très bon choix.

Quand je lis aujourd’hui une pièce de Sophocle ou d’Eschyle, j’ai toute une culture de la Grèce antique qui nourrit mon imaginaire. Idem pour les périodes modernes ou baroques. J’étais à la Sorbonne, l’année où j’ai monté Jean Moulin.

Durant ces études, j’ai suivi une option d’histoire de l’art, et j’ai eu un professeur extraordinaire : Thibaut Wolvesperges. Je l’ai souvent mentionné dans les catalogues de mes expositions. Il nous a donné un cours d’introduction sur la peinture française du XVIIIᵉ siècle : Watteau, Chardin, Boucher, Fragonard… Des peintres que j’aimais déjà énormément. C’était passionnant.

Mais il ne pouvait pas répondre à mes questions techniques sur la manière de réaliser un tableau. Au même moment, au Louvre, j’ai découvert au dos d’un Fragonard — Le Portrait de l’homme au gant — cette mention incroyable : « fait en une heure de temps ». Je me suis demandé comment on pouvait peindre un portrait pareil en une heure. Alors j’ai acheté des pinceaux, j’ai essayé… et je n’ai jamais arrêté. Ça a vraiment été le déclencheur. Comme je n’avais pas d’atelier, j’ai tout de suite peint dehors, et je crois que c’est la meilleure école qui soit.

 Les peintres sont les plus grands metteurs en scène qui existent. Ce sont les architectes de la lumière, de l’espace, du décor, des corps dans l’espace. 

Régis de Martrin-Donos, Italie, 2025

Régis de Martrin-Donos, Italie, 2025

Donc tu as vraiment appris seul ?

Oui, je suis un vrai autodidacte. (Rires) Ça ne m’empêche pas d’aller dans des ateliers pour faire du nu, mais l’enseignement n’existe quasiment plus en France, sauf peut‑être dans certaines écoles privées. Pour moi, la peinture est venue d’une double curiosité : historique, puis technique.

Et pour répondre à ta première question : je pense que les peintres sont les plus grands metteurs en scène qui existent. Ce sont les architectes de la lumière, de l’espace, du décor, des corps dans l’espace. Dans mes mises en scène, je me suis très souvent inspiré des tableaux : de leur lumière, parfois même des costumes, et surtout de l’agencement des corps dans un cadre fixe.

Et ta palette, justement… Comment est‑ce qu’elle évolue depuis que tu peins ? J’ai été éblouie par ton bleu dans cette exposition. Comment tu ressens cette évolution, notamment avec les couleurs du Maroc ou de l’Italie ?

Comme je suis un très jeune peintre — je peins depuis pas très longtemps — ma palette évolue sans cesse. En réalité, ce n’est pas la palette qui change, c’est le regard du peintre. Si je reviens cinq ans en arrière, mon spectre de couleurs était très resserré. Aujourd’hui, il est beaucoup plus large. Avant, quand je voyais un bleu, je voyais un bleu. Maintenant, j’en vois huit.

À force de travailler, on devient capable de fragmenter les nuances : couleurs chaudes, couleurs froides, gris colorés… Et ça, c’est passionnant. Les gris colorés, par exemple, sont omniprésents dans la peinture, surtout depuis l’arrivée du plastique et du blanc dans notre environnement (comme par exemple les coques de bateaux). Le blanc est extrêmement difficile à travailler. C’est pour ça que des peintres comme Henri Gervex sont impressionnants : ils savent travailler le blanc comme personne.

Ma palette évolue c’est vrai, mais en fait c’est surtout mon œil qui se développe. Je n’ai pas ajouté beaucoup de couleurs. Je travaille avec très peu de pigments, et je n’ai jamais changé de bleu depuis mes débuts. Tu me dis que mon bleu évolue : c’est vrai, mais c’est parce que, je pense, je le fais mieux dialoguer avec les autres couleurs.

Régis DE MARTRIN-DONOS, “Barques de pêcheurs à Giovinazzo, Les Pouilles” Huile sur toile

Régis DE MARTRIN-DONOS, “Barques de pêcheurs à Giovinazzo, Les Pouilles”, Huile sur toile.

 Chaque tableau est une épreuve intérieure. 

Et sur les matières ? Dans tes natures mortes, il y a du plastique, du verre, du métal, du vide… Tu joues beaucoup avec ça.

Oui, c’est toute la richesse de la nature morte. Ce sont presque des exercices de style, des gammes. Je travaille beaucoup sur l’épaisseur de la peinture. C’est encore mystérieux pour moi, parce que les grands peintres peignent transparent, mais ajoutent parfois des empâtements. C’est un dialogue permanent entre couleurs chaudes et froides, transparences et opacités.

En plein air, c’est différent : comme les tableaux sont faits en mini‑sessions, la peinture est souvent plus épaisse. On n’a pas le temps de laisser sécher pour faire des glacis comme en atelier. Un tableau d’atelier peut prendre un an. En extérieur, tout doit aller vite.

Et en plein air, tu as des anecdotes sur des conditions de travail un peu dingues ?

Chaque tableau est une épreuve. Chaque tableau a une anecdote : quelqu’un que tu rencontres, le vent qui fait tomber ta toile, la police qui te demande de bouger… Mais surtout, chaque tableau est une épreuve intérieure. Tu ne sais jamais si tu vas t’en sortir. C’est comme un danseur ou un chanteur à l’opéra : tu t’arraches les tripes pour livrer quelque chose que tu espères le plus divin possible. Ça a un coût.

À Rome, par exemple : je dormais dans ma voiture. Sous la tôle, il devait faire 60 degrés. La nuit, tu ne dors pas, tu transpires, tu penses que tu vas mourir de déshydratation. Le jour, il fait 44 degrés, la pollution est terrible. Et le seul axe où je pouvais peindre le Château Saint‑Ange était un carrefour avec un hôpital et un commissariat. Des ambulances toute la journée, des klaxons en permanence… Je suis sorti de là sourd, avec des acouphènes. Et j’ai attrapé une insolation. J’étais très malade, bloqué dans Rome, dans ma voiture.

Ça crée des moments de solitude compliqués, mais qui me font rire avec le recul.

Et tout ça est lié à ma démarche : je ne veux pas tricher. Je cherche la lumière du moment, pas une lumière artificielle d’ordinateur.

Ce qui compte, c’est l’humilité du peintre devant la nature. On se sent tout petit. Essayer de fixer un peu de beauté.

1000083587Tu parlais de logistique tout à l’heure. Concrètement, comment tu t’organises au quotidien quand tu es en plein air ?

Régis : C’est très simple : tout est compliqué. Il faut trouver où dormir, où se laver, où manger, où aller aux toilettes, où garer la voiture sans déranger. Il faut gérer l’eau, la chaleur, le froid, la pluie, le vent. Et puis il y a les toiles : il faut les protéger, les stocker, les laisser sécher, les transporter sans les abîmer.

Tout ça prend une énergie folle. Quand j’ai fait ma toilette, mangé, trouvé un endroit pour peindre, réglé les questions de survie… la journée est déjà bien entamée. Et ensuite, il faut peindre. C’est un mode de vie très exigeant, mais je ne pourrais pas faire autrement.

 En Italie, rien n’est simple à peindre — mais tout est inspirant. 

Régis DE MARTRIN-DONOS, “San Michele, Venise”, Huile sur toile.

Régis DE MARTRIN-DONOS, “San Michele, Venise”, Huile sur toile.

Et quand tu arrives enfin à peindre, après toute cette organisation, tu arrives à entrer dans ton travail facilement ?

Oui, parce que c’est un basculement. Une fois que tout est réglé — la voiture, l’eau, la nourriture, les toilettes, la chaleur, le froid — je peux enfin me mettre devant le motif. Et là, tout change. Je suis dans un état de concentration totale. C’est presque un état second. Je ne pense plus à rien d’autre qu’à la lumière, aux couleurs, à la composition.

Et c’est ça qui me fait tenir. Parce que la peinture en plein air, c’est une lutte permanente, mais c’est aussi une joie immense. Quand je suis devant un paysage, je me dis : « Voilà, c’est ici que je dois être. »

Et c’est pour ça que certains tableaux ont une âme particulière. Ils portent en eux la lumière du moment, mais aussi l’effort, la lutte, la fragilité. Ce sont des tableaux qui ne pourraient pas exister autrement.

Quelle est la particularité de peindre l’Italie, au cœur de ta nouvelle expo ?

Peindre l’Italie, c’est d’abord affronter un pays aux multiples visages. Il y a au moins deux Italies : celle du Nord et celle du Sud, avec leurs architectures, leurs paysages et surtout leurs lumières radicalement différentes.

Venise, par exemple, est un défi absolu. Contrairement à Paris, où les grandes avenues structurent l’espace et permettent d’anticiper la course du soleil, Venise est un labyrinthe. On n’y voit presque jamais l’horizon. Les ruelles tournent, les canaux surgissent sans prévenir, et la lumière change avant même que le chevalet soit installé. Les perspectives sont rares, on se sent interdit par la beauté omniprésente.

À l’inverse, les Pouilles offrent une clarté presque méditative : une pierre blanche, très calcaire, qui renvoie la lumière comme au Maroc. Le Sud est chaud, ocre, lumineux ; le Nord, plus vert, plus humide. Partout en Italie, les couleurs sont plus chaudes qu’à Paris : façades rouges, crépis teintés de terre, villages baignés d’ocre.

Mais chaque région a aussi ses obstacles. Dans le Nord, les villes fortifiées forment des masses compactes difficiles à saisir quand on s’en éloigne. En Italie, rien n’est simple à peindre — mais tout est inspirant.

Toi-même, tu vas voir beaucoup d’expositions ?

Pas tant que ça, parce que je ne suis pas à Paris pendant six mois de l’année. Mais quand je peux, j’adore aller aux expositions de mes camarades, c’est très enrichissant. Et évidemment, je vais beaucoup dans les musées — peut‑être pas assez, mais j’y vais quand même. Cette année, j’ai été très absent de Paris, mais c’est aussi pour ça que c’est important d’y revenir : pour voir de la peinture. Hier, par exemple, j’ai vu celle sur Renoir au Musée d’Orsay. Et ça bouleverse. C’est pour ça que je parlais d’humilité : tout à coup, tu te dis que tu es à des années‑lumière. Tu te sens minuscule. Alors tu remets tout ton travail en question. Tu analyses, tu compares, tu te mets en miroir… et tu te dis : « Bon, il faut tout revoir. » C’est une vraie formation.

Régis DE MARTRIN-DONOS, “Les blés à San Vito, Les Pouilles”, Huile sur toile.

Régis DE MARTRIN-DONOS, “Les blés à San Vito, Les Pouilles”, Huile sur toile.

Tu as aussi beaucoup travaillé au théâtre l’année dernière…

Oui avec une création à l’affiche**, un décor qui a demandé six mois de travail et une exposition. L’an prochain, pas de théâtre. Je me consacre surtout à la peinture — c’est un espace de liberté incomparable.

Que nous prépares-tu de beau ?

Une expo en Bretagne en septembre, puis une résidence sur l’île d’Aix, et je prépare déjà mon prochain voyage : Japon, Chine, New York… Je ne sais pas encore…. On verra.

*Exposition « Voyage en Italie & Natures-mortes », Galerie Artborescence, 36 rue de Penthièvre, Paris VIIIème – Jusqu’au 4 avril 2026 – Infos : www.galerie-artborescence.com

** L’amour et la violence – sous les yeux de Carmen Calderón, écrit et mis en scène par Régis de Martrin-Donos avec Fernanda Barth, Théâtre du Lavoir moderne parisien, novembre 2025

Pour en savoir plus sur le travail de metteur en scène et auteur de Régis, retrouvez mes articles sur le spectacle Des Femmes (2024) ou encore Au pied de la montagne noire (2020, Festival de Limoux -NAVA).

Et toute l’actualité de l’artiste ici !

 

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