Agnieszka Holland : le cinéma, une passion lucide

Cinéaste polonaise engagée, Agnieszka Holland a eu plusieurs vies : elle a été l’assistante à la réalisation de Krzysztof Zanussi et Andrzej Wajda ; elle  a tourné des productions internationales de divertissement (notamment Rimbaud/ Verlaine avec Leonardo Dicaprio) mais surtout des films sur des sujets difficiles ayant attrait à l’Holocauste. Elle a vécu à Paris pendant plusieurs années, d’où son français impeccable lorsque je la rencontre, une matinée de mars, à quelque jours de la sortie de son film, L’Ombre de Staline, qui, en raison du confinement, a été reportée.

Avez-vous eu des difficultés pour lancer la production de ce film ?

Agnieszka Holland : J’ai fait plusieurs films sur des sujets difficiles, dont trois sur l’holocauste. Je me suis dit que j’avais passé sept ans de ma vie dans cette réalité et je n’avais pas envie de raconter des histoires comme celles-là sans arrêt.

Or, quand j’ai reçu le scénario de ce film, j’avais cet a priori mais en commençant à le lire, j’ai vu à quel point c’était un film très actuel. Le sujet sur les crimes staliniens et communistes restait méconnu dans la conscience globale des gens, au même titre que l’holocauste. Cela m’a semblé terriblement injuste pour toutes ces victimes anonymes et si nombreuses : on ne sait même pas combien ont péri (on parle de 4 et 10 millions de personnes !). Avec de tels chiffres, c’est quand même incroyable qu’on n’ait pas de statistiques, de traces de tombeaux.

Les Ukrainiens dans le monde entier ont commencé à être vraiment touchés par ce sujet. On a bouclé le budget avec l’aide ukrainienne du Canada.

L’accueil que vous avez reçu en Ukraine allait donc dans ce sens…

A.H : L’Ukraine est un pays dans une situation très difficile et qui est en train de « naître » en quelque sorte, en construisant son identité d’une certaine façon sur cette tragédie-là. C’est-à-dire que l’holodomor est devenu un peu le fondement de l’identité nationale ukrainienne. Ce qui est peu dangereux aussi, selon moi.

En ce qui concerne la jeunesse ukrainienne, ils ont réagi avec beaucoup d’émotion, notamment quand j’ai « casté » de jeunes acteurs qui, lors des prises d’essais, à chaque fois  fondaient en larmes.

C’était quelque chose qui pendant des générations avait été de l’ordre du non-dit, du refoulé. On n’avait pas le droit d’en parler. Aussi parce que cela avait été une expérience très humiliante.

La Russie et l’Ukraine de l’époque ont été peu montrées au cinéma, il me semble.

A.H : J’ai vu moi-même pas mal de documents relatifs à cette époque mais finalement peu de documentaires autres que des films de propagandes. Certains étaient très beaux aussi visuellement parce que c’était le temps de l’avant-garde cinématographique russe. Bref, j’avais quand même pas mal d’inspiration avec les films d’époque.

En ce qui concerne Moscou, je l’ai un tout petit peu stylisé. D’ailleurs, on n’a pas tourné en Russie. On a tourné un peu en Ukraine, en Pologne et pour Londres, on a tourné en Ecosse. Au cinéma, c’est comme ça ! (rires)

Je voulais surtout distinguer le Moscou de cette presse étrangère, des officiels communistes et l’Ukraine, son incroyable pauvreté de l’époque et enfin, ce Londres en apparence plus réconfortant…

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Comment avez-vous travaillé avec le comédien James Norton pour humaniser ce personnage très noble, certes…

A.H : James Norton est vraiment formidable comme comédien mais aussi comme être humain. Comme collaborateur, il est parfait ! Il n’a pas d’égo. Il cherche la vérité de son personnage, non dans volonté à tout prix de le rendre très flamboyant mais plutôt dans la meilleure façon de lui rendre justice. Il est venu avec l’idée de le jouer de façon très minimaliste. Et en même temps, on s’est dit ensemble qu’il fallait le rendre un tout petit peu maladroit, britannique comme les « nerds » un peu, tout en conservant cette ouverture et cette curiosité qui est le trait le plus important de ce personnage.

La curiosité, cette soif de savoir, de voir et le changement psychologique qui s’opère en lui. Au début, ce sont ses ambitions qui le poussent vers cette découverte de la famine mais quand il l’expérimente lui-même, ça devient brusquement une partie de sa propre vie. Un devoir et une forme de responsabilité en découlent et le poussent à le dévoiler au monde, coûte que coûte. Une certaine gravité s’est ainsi infiltrée en lui et qui n’était pas présente à l’origine.

James Norton a également dans son jeu fait ressortir l’extrême jeunesse de son personnage, son enthousiasme de journaliste passionné. Un personnage bien surprenant qui a quand même interviewé Hitler !

A. H : Il n’y avait pas beaucoup de traces laissés par Gareth Jones sur sa vie. On a toutefois obtenu des renseignements sur lui par un de ses neveux (le petit-fils de sa sœur) qui avait gardé des documents et des souvenirs.

Sa sœur a également retrouvé les cahiers qu’il avait rédigé pendant son voyage en Russie et qui ont d’ailleurs été publiés par la suite. Il y avait aussi un documentaire où son neveu faisait un voyage en Chine pour reconstituer son dernier voyage, où il fut assassiné par quelqu’un du KGB.

On a lu aussi quelques-uns de ses articles qui n’étaient pas nombreux. Il avait les compétences d’un bon journaliste mais aussi un vrai savoir politique pour un homme si jeune. Il avait prévu les conséquences de certains choix politiques de son époque de façon très lucide.

Qu’attendez-vous d’un jeune comédien qui va porter ce rôle principal sur ses épaules ?

A.H : Le charisme, bien sûr mais aussi l’honnêteté et le courage, de sortir de sa zone de sécurité, de se mettre sur le terrain qui est inconnu pour lui. De s’ouvrir dans une façon qui est surprenant pour lui-même. Ça c’est idéal. J’adore les comédiens en général et ceux qui ont le courage, ce sont mes héros.

Concernant le tournage, il y a eu des difficultés, notamment le froid en Ukraine…

A.H : On a commencé par ça. On a jeté James dans de la neige pendant vingt-minutes à mi-corps et je pense que cet effort physique lui a permis de faire ce voyage dans sa tête, de se transporter précisément dans ce personnage, à cette époque-là.

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Pour évoquer votre propre parcours, comment expliquez-vous votre choix de devenir réalisatrice ?

A.H : J’avais quinze ans quand j’ai décidé de devenir réalisatrice. Mon raisonnement était très lucide et rationnel. Je considérais déjà à l’époque la réalisation comme l’art de l’avenir. Trois aspects de ce métier me parlaient particulièrement : l’expression visuelle (je voulais auparavant être peintre !), raconter des histoires et avoir le pouvoir sur les gens, les diriger. A partir de là, j’ai tout fait pour y arriver. Je suis devenue une vraie savante en cinéma ; j’ai fait le travail nécessaire pour présenter des écoles de cinéma. J’ai choisi d’étudier à Prague parce qu’en Pologne à ce moment-là, ça n’était pas intéressant et politiquement aussi. Il y avait à cette époque le renouveau très excitant du cinéma tchèque.

Que faisaient vos parents ?

A.H : Mes parents étaient tous les deux journalistes. Mon père était mort quand j’avais 13 ans. Communiste déçu, il avait cessé d’être journaliste et il était devenu sociologue. Ma mère a été journaliste jusqu’à sa retraite et son deuxième mari aussi.

Parlez-nous de votre rencontre professionnelle marquante.

A.H : Elle s’est faite avec mon compatriote et ami, Andrzej Wajda, qui a été mon mentor mais aussi mon producteur quand j’étais en Pologne. Et j’ai écrit ou réécrit certains scénarios pour lui. On est devenu très proches, c’est-à-dire qu’on a été très liés jusqu’à sa mort. On a appris constamment l’un de l’autre.

Même s’il était de la génération de mes parents, avec Wajda, cet échange était très réciproque. Sans Wajda surtout, je n’aurais jamais fait de cinéma parce que j’étais politiquement « persona non grata » en Pologne.

A.H : Est-ce que selon vous, c’est difficile d’être une femme réalisatrice aujourd’hui ?

Oui. Cela a toujours été difficile. Il y a eu des petites périodes, dans les années 70-80 où ça avait l’air de s’ouvrir pour les femmes mais après ça s’est refermé. Mais maintenant avec le changement de conscience impulsé par le mouvement #Metoo, on recommence à se battre pour une présence de la femme plus grande. C’est en train de changer aussi parce que le public change.

J’ai lu les derniers chiffres du box-office aux USA, et pour la première fois depuis que le cinéma existe, il y a plus d’héroïnes féminines que d’hommes. Cela va bousculer non seulement l’économie mais aussi la profession : les femmes scénaristes, les metteures en scène qui seront les bienvenues. Parce que c’est clair que le public féminin participe en majorité maintenant dans le cinéma.

*Holodomor : Le terme Holodomor (ukrainien : голодомо́р, littéralement « extermination par la faim ») désigne la grande famine qui eut lieu en Ukraine et dans le Kouban en 1932 et 1933 et qui fit, selon les estimations des historiens, entre 2,61 et 5 millions de victimes. L’évènement se produisit dans le contexte plus général des famines soviétiques et eut un nombre particulièrement élevé de victimes. (Source : Wikipedia)

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