Roman : L’Amant de Patagonie

A seize ans, Emily, l’orpheline écossaise hébergée par un pasteur, accepte de partir en Patagonie, au bout du monde, pour servir de gouvernante à une famille de colons. Emily tombe amoureuse peu à peu de ce nouveau pays et d’Aneki, cet indien avec qui elle décide un jour de s’enfuir…

La lecture de ce roman est très plaisante car elle propose une intrigue et des décors particulièrement originaux. Comme l’héroïne principale, le lecteur se trouve plongé dans un univers sensoriel particulier, celui de la Patagonie et de la découverte de l’amour. Une région que la navigatrice Isabelle Autissier, auteure du roman, connaît bien.

Sensoriel en effet, car ce roman propose de découvrir une région quasi inconnue, celle « du pays du bout du monde », la Patagonie, dans une période de l’Histoire en plein mouvement, où la colonisation qui ressemble au début à celle de l’époque des grands conquistadors, laisse progressivement place à la rébellion des Indiens puis la disparition progressive de ces derniers.

C’est pourtant vers la fin du XIX° siècle que l’auteure plante son intrigue : l’héroïne, séduite par cette terre et sa relation avec Aneki, veut comprendre les secrets ancestraux des Indiens. Elle est formée par la vieille indienne du début du récit. Ce roman développe ainsi une autre thématique très intéressante : celle de l’identité. En mal d’identité justement, l’héroïne, cette jeune orpheline qui pose le pied sur le sol de Patagonie, se forge alors une nouvelle identité. Elle sera Argentine.

On est ici avant tout dans un roman qui mêle de façon très intriquée, aventure et romance. Le premier ingrédient est illustré de façon très concrète à travers ce personnage improvisé de colon que devient l’héroïne. Son aventure indienne permet à l’auteure de brosser un univers à la fois bucolique (propice aux amours d’Emily et d’Anuki) et en même temps très physique (l’hiver meurtrier, les conditions de vie difficiles des Indiens, la guerre avec les Blancs). On ne peut ainsi lui reprocher une écriture guimauve et idéalisée de cette région qu’elle semble particulièrement bien connaître.

L’écriture de la romance est cet autre atout majeur de ce récit : c’est une histoire d’amour hors-norme qui est ici racontée. Qui plus est dans un délai plutôt court car cette relation amoureuse fondamentale n’occupe qu’un tiers du récit. L’écriture psychologique des personnages principaux est toujours juste : Emily est ce personnage complexe de femme pionnière audacieuse et au caractère dure ; Aneki est cet Indien qui veut faire confiance à cette civilisation européenne dont il comprend pourtant les dangers.

Ce roman s’interroge avant tout sur la relation intense d’une femme à une terre particulière, dans ses projets les plus fous (vivre selon le mode indien), dans ses sacrifices (le deuil vécu à deux reprises), ses craintes et ses joies. Le sujet de ce roman fait écho à celui d’Out of Africa sur bien des points. C’est un héritage romanesque et historique ici pleinement assumé.

Emily se fait aussi le témoin privilégié de cette région en plein bouleversement ethnique : elle assiste à la décimation progressive d’un peuple, la prédominance d’un autre, la fin d’une époque.

Enfin, il y a dans ce récit un rythme indéniable, renouvelé régulièrement par des récits en voix off où s’alternent les voix de deux femmes « hors-normes » : Emily et Cushinjizkeepa, la vieille indienne.

Si L’Amant de Patagonie démarre sur des notes aventurières et dramatiques ressemblant à celles des romans de Daphné Du Maurier, ce roman ne tarde pas à développer son univers propre : très romantique, très sensoriel mais aussi très physique, à l’image de cette terre aux enjeux politico-éthniques tumultueux.

L’Amant de Patagonie d’Isabelle Autissier, Grasset.

 

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