Richard Curtis : Amour, Humour & Action !

Maître incontesté des « Brit rom com movies » depuis 1994 avec Quatre mariages et un enterrement, Richard Curtis est aussi personnellement très investi dans les œuvres caritatives : il est notamment le fondateur de Comic Relief et Red Nose Day depuis les années 1980. C’est de Los Angeles où il a récemment emménagé avec sa famille, qu’il a très gentiment accepté cette interview sur Zoom.

Peut-on évoquer ici, en premier lieu, le jeune Richard et ses secrètes aspirations ?

A l’âge de 14 ans, j’ai essayé de réfléchir à quoi je pourrais bien être bon. (Rires) A cette époque, je commençais à écrire des articles drôles pour le magazine de l’école et à jouer des pièces. Et je me suis dit alors que j’allais peut-être faire quelque chose plus tard en rapport avec l’écriture ou jouer au théâtre mais je n’en savais pas vraiment plus. (Rires).

Pourriez-vous nous partager un souvenir de votre premier moment d’écriture ?

Pour moi, c’était toujours très satisfaisant quand j’écrivais quelque chose de drôle. Avec du recul, je pense qu’il est très utile de commencer par du journalisme. D’une certaine façon mon parcours a débuté par l’écriture d’articles comiques, puis celle de sketches, de situations comiques pour la télé jusqu’à l’écriture de films.

En tant que rédacteur du magazine de l’école, j’ai très vite réalisé qu’il fallait avoir d’abord une idée claire et la développer un peu plus à chaque fois dans son sens comique, en essayant de rendre chaque blague qui suivait de plus en plus drôle.

Je crois que je suis un exemple à l’ancienne de quelqu’un qui a appris son métier de façon artisanale. Certains jeunes pensent aujourd’hui que j’ai commencé tout de suite par écrire des films mais en fait j’ai connu un long parcours avant d’y arriver.

Comment avez-vous débuté en tant que scénariste ?

J’ai d’abord écrit pour un show télévisé une ou deux choses qui ont finalement rencontré pas mal de succès, bien que je n’en n’étais pas vraiment responsable. (Rires). C’était pour une sorte de show satyrique appelée Not the 9 o’clock news et je faisais partie d’une équipe où il y avait beaucoup de scénaristes !

Ensuite, j’ai participé à l’écriture d’une sorte de grand concept comico-historique, Blackadder. Et dans ces deux projets, il n’y avait que des blagues et strictement aucune émotion.

Et quand plus tard (après l’aventure de Mr Bean, entre autres, ndlr), j’ai décidé que j’allais écrire des films, c’était surtout dans l’idée d’écrire sur les sentiments comme la romance et l’amitié. Il y avait aussi ces films que je voyais à cette époque comme Breaking away, Gregory’s girl ou des films de Woody Allen qui m’ont beaucoup inspiré.

Vous avez rencontré Rowan Atkinson à Oxford. Qu’avez-vous appris l’un de l’autre d’un point de vue de la comédie ?

Eh bien, c’est intéressant parce que quand j’ai rencontré Rowan pour la première fois, j’essayais d’être drôle moi-même, en jouant des sketches à la fac. Et à 19 ans seulement, Rowan jouait déjà de façon complètement géniale, à la Charlie Chaplin.

La première chose que j’ai appris de Rowan, c’était de me concentrer d’abord et surtout sur mon écriture. Avec Rowan, j’ai appris à être toujours prêt à réécrire un sketch à la minute près et donc, dans un certain sens, je lui dois mon propre sens du perfectionnisme et du rythme !

C’est intéressant parce que dans votre premier film en tant que scénariste, The Tall Guy, il est question d’un duo formé par Rowan Atkinson, un comique odieux et célèbre et son partenaire martyr et invisible sur scène, le héros du film, incarné par Jeff Godblum…

C’est une écriture très satirique de ma relation de travail avec Rowan au cœur du film, bien évidemment ! (Rires). J’avoue que je n’ai pas revu le film depuis 30 ans mais je pense que c’était un bon galop d’essai, même s’il manquait peut-être un peu de sincérité. Un peu trop drôle « à tout prix », comme dans mes travaux précédents, un peu trop caricatural aussi.

Le grand changement dans ma vie s’est fait quand j’ai trouvé un réalisateur sérieux pour diriger mes films sérieusement, avec plus de substance mais tout en conservant les gags que j’avais concoctés. Je pense aussi que le choix des acteurs dans le film suivant a beaucoup compté. Je ne parle pas du jeu d’Emma ou de Jeff, bien sûr, mais dans Quatre Mariages, nous avons pris beaucoup plus de temps pour choisir nos acteurs.

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« Quand vous avez trouvé le bon casting, les trois quarts du film sont faits. »

Comment a démarré votre collaboration avec Working Title ?

Avec The Tall Guy, ma première aventure au cinéma ! Pour vous dire la vérité, je crois que travailler avec eux me retire 40% de mes problèmes pour faire un film. Si vous trouvez des partenaires qui sont très sérieux, sur qui on peut compter, qui vous font confiance et sont fidèles dans le choix des personnes qu’ils souhaitent accompagner comme Joe Wright, Edgar Wright ou Steven Daldry, alors banco !

Ils m’ont apporté une sorte de discipline, de liberté et de soutien précieux : je n’avais pas besoin de travailler avec plein de gens différents, de recevoir des notes de gens que je ne connaissais pas. Cela a vraiment été une sorte de « mariage créatif » ! (Rires).

Sur 4 mariages, comment s’est passé le casting ?

En fait, si vous regardez attentivement mes films, je n’ai jamais choisi de « comédiens » mais toujours des « acteurs » qui ont cette combinaison magique de savoir jouer, être intègre et de posséder une sorte de conscience aigüe de transmettre parfaitement une réplique de comédie. Et ce que nous avons appris, c’est qu’il fallait passer du temps dans le casting.

Hugh était la dix-septième personne que nous avons auditionnée et avant de le rencontrer, personne ne disait les répliques de façon drôle.

Après Rowan, la rencontre avec Hugh a été un nouveau tournant dans ma carrière. Pour ce film, nous avions rencontré tout le monde pour le rôle de Hugh, idem pour la quasi-totalité des autres rôles. Ce qui illustre assez ce qu’on dit à propos d’un film à savoir que quand vous avez trouvé le bon casting, les trois quarts du film sont faits.

Contrairement à 4 mariages, vous avez écrit Notting Hill en étant conscient d’écrire une « brit rom com » …

Vous avez tout à fait raison. Quand j’ai écrit 4 mariages, je ne le pensais pas comme une comédie romantique mais plus comme un film autobiographique avec l’amour comme sujet principal.

Pour Notting Hill, j’avais cette idée très simple de mettre en évidence un gros problème sur l’amour et la célébrité. Mais c’est un process très long d’écrire une romance : vous devez être sincère envers votre propre vision de l’amour et voir comment celle-ci peut marcher.

Ainsi, il y avait une première version déjà complète du film où Hugh rencontrait Julia mais aussi une autre fille, qui vivait dans sa rue. Il devait choisir entre les deux. Et en fait, il choisissait l’autre fille. Mais cette idée, vraiment, me brisait le cœur.

Au fond, il faut surtout se concentrer sur ce qui vous semble le plus émouvant, le plus romantique et le plus drôle à raconter.

Vous ne semblez pas vraiment client des méthodes d’écriture de John Truby ou Robert McKee*…

En effet, je pense qu’elles sont plutôt dangereuses. Quand vous arrivez à un certain point dans le film, vous devriez écrire ce que vous pensez être bon et suivre votre instinct. Cela me fait plutôt peur quand on vous dit qu’à cet endroit les choses doivent arriver comme ça, avec un nouveau personnage à la page X… Vous suivez une feuille de route et vous risquez de prendre une mauvaise décision.

Pour moi, le script vraiment intéressant que j’ai lu est The Graduate. C’est une forme de récit si étrange. La première nuit entre Anne Bancroft et Dustin Hoffman arrive seulement à la trentième page ! Ne pas suivre les règles me rassure plutôt, en quelque sorte. (Rires).

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« Quand j’écris des petits rôles, je leur consacre souvent à chacun dix pages de dialogues. »

Avec Love Actually, vous franchissez une nouvelle étape dans votre carrière : vous réalisez un film…

A cette époque, je ne voulais plus vraiment écrire de comédies romantiques et évidemment, j’ai écrit un film à partir de plein d’intrigues romantiques. (Rires). Celles de Hugh Grant et de Colin Firth étaient prévues pour deux films respectifs. Comme j’étais un immense fan des films choraux tels que Nashville, Short Cuts, Smoke et Pulp Fiction, je me suis dit que j’allais faire ça sous la forme d’une comédie romantique.

Et la raison pour laquelle j’ai choisi de réaliser moi-même ce film, c’est que j’avais de plus en plus un avis tranché sur la façon de tourner un film, même si je savais que d’un point de vue visuel, le rendu risquait d’être moins bon. De plus, j’avais appris beaucoup de leçons des réalisateurs avec qui j’avais travaillé.

Dès lors que vous réalisez, il y a dans tous vos films, un ingrédient très spécial avec lequel vous jouez, comme une sorte de second langage, à savoir la musique.

Effectivement, parfois je me demande si ma carrière n’a pas été entièrement prise en otage par la musique (rires) parce que j’ai écrit deux films totalement consacrés à la musique. Comme je le dis souvent, le vrai grand amour de ma vie est la pop music et non les films. (Rires) 

Comment travaillez-vous justement la musique dans vos films ?

D’abord, quand j’écris, j’écoute de la musique. Ça me met de façon artificielle de bonne humeur et c’est ainsi que je démarre mon process d’écriture.

Il y a deux chansons notamment dans Notting Hill que j’écoutais tout le temps quand j’ai écrit le film : Downtown Train de Everything but the girl et Wastin’ Time de Ron Sexmith.

Pendant le tournage, un morceau de musique trouvé dans l’écriture du script peut aussi vraiment vous aider comme All by myself dans Bridget Jones ou All I want for Xmas is you dans Love Actually…

Lors du montage (mon moment préféré dans la fabrication d’un film), je peux aussi m’inspirer d’un morceau pour trouver l’émotion voulue par la scène. Par exemple, il y a une scène dans Love Actually où durant le montage, on utilisait la version de George Michael de The first time ever I saw your face. La chanson n’est pas dans le film finalement mais a servi en tant que partition musicale.

Et dans About Time, il y avait des morceaux de musique vraiment importants comme The Luckiest de Ben Folds, Gold in Them Hills de Ron Sexsmith.

C’était parfois comme si cette conversation que j’avais avec la musique m’aidait à écrire et à faire les films.

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Dans Good morning England, comme dans la plupart de vos films, il y a une grande importance accordée aux personnages secondaires. Comment les travaillez-vous ?

Oui, vous devez vraiment vous concentrer sur vos personnages secondaires. Mike Newell a dit cette chose brillante pour moi quand on faisait Quatre mariages : « quand vous finissez l’écriture d’un film, vous devez le relire autant de fois que le nombre des personnages que vous avez créé, en prétendant que vous êtes l’acteur qui va jouer son rôle pour chacun. »

Vous devez donc être sûr que ce rôle a un début, un milieu et une fin. La seconde chose, c’est de trouver leur voix propre. Quand j’écris des petits rôles, je leur consacre souvent à chacun dix pages de dialogues où je veux juste essayer de comprendre comment ils parlent et non en quoi ils sont utiles. Et je crois que ça aide vraiment.

Et encore une fois, le choix de l’acteur qui va donner au personnage sa dimension humaine compte vraiment.

Le réalisateur Roger Michell qui a travaillé avec vous sur Notting Hill a récemment disparu, pouvez-vous nous raconter ce que vous avez appris de lui, en quelque sorte ?

J’ai appris beaucoup de lui et notamment de son amour pour les acteurs et sa capacité à faire sortir d’eux le meilleur et notamment de savoir écouter ce que l’acteur pouvait me proposer. Comme dans le cas de Bridget Jones où Renée où quand nous étions en train de monter le film au début, en essayant d’utiliser au maximum la voix off pour respecter l’esprit du livre. J’ai réalisé que Renée avait composé une Bridget différente certes, mais une merveilleuse Bridget.

Enfin, il y a une autre facette de votre personnalité que le grand public connaît moins bien, à savoir votre engagement social. C’est le sujet de The Girl in the café (2005), qui est aussi une comédie romantique.

Oui, je l’ai écrit quand je participais à la campagne « Make poverty history » qui proposait aussi le Live 8 Concert et dont j’étais l’un des producteurs. J’ai essayé d’écrire un film activiste en le combinant avec ce que je connaissais le mieux à savoir l’écriture de la romance.

J’ai écrit aussi dans cet état d’esprit Mary and Martha, mon film sur la malaria.

En guise de conclusion, quels seraient les trois mots qui pourraient au fond le mieux vous définir ?

Je dirai « optimiste », « drôle » et « engagé ».

D’abord, « optimiste » parce que je pense que quand vous avez eu la chance d’avoir une vie aussi heureuse que la mienne, autant écrire dans ce sens plutôt que sur la mort ou le trauma. « Drôle », dans le sens de « faire rire », ce qui est aussi très important pour moi, dans ma vie et dans mon travail. Et enfin « engagé », c’est-à-dire profond intérêt pour faire face aux problèmes sociaux, ce qui ne s’est pas suffisamment reflété dans mon travail à l’écran jusqu’ici mais qui représente vraiment ma seconde vie**.

*Consultants et professeurs en écriture de scénarios américains, John Truby et Robert Mc Kee
 ont chacun consacré des ouvrages sur le scénario et l’écriture de la comédie romantique. 

**Scénariste, producteur et réalisateur, Richard Curtis est aussi le fondateur 
de plusieurs associations caritatives britanniques d’envergure : 
Comic Relief (créée en1985) Red Nose Day (1986), Make Poverty History (2005).

Un grand merci à Richard Curtis et son équipe pour leur collaboration et leur attention.

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